2014 : Une bataille culturelle sur tous les fronts

Les échéances européennes et les municipales rappellent à la gauche qu’accéder au pouvoir ne constituait qu’une infime partie de ses efforts. Malgré ses dernières victoires électorales, la gauche est en train de perdre le combat culturel face aux thématiques imposées par l’idéologie de crise.

La gauche française est agitée en son sein par ceux qui auraient bien souhaité voir le hollandisme révolutionnaire conceptualisé par Emmanuel Todd se mettre à l’œuvre, ceux-là même qui dénoncent les social-traitres. Le risque de césarisme[1] est-il omniprésent ?

La gauche est aussi mise en difficulté par une hégémonie[2] culturelle de plus en plus droitière. Les déceptions du peuple et le rendez-vous manqué de la gauche avec celui-ci, sont en train de cristalliser les peurs contemporaines dont le nœud gordien qu’est l’idée du déclin de l’occident.

Ces 30 dernières années, « le socialisme révolutionnaire a sombré, la sociale démocratie est rentrée en crise, les droites se sont reconfigurées, les droites extrêmes ont muté » (Gaël Brustier, La Guerre Culturelle aura bien lieu). »

Autour de cette cristallisation, nous observons une organisation politique du Printemps Français (Manif pour Tous & cie) au sein de l’UMP. La droite se conforte dans une radicalisation probante dans tous les domaines. Dans cette fluctuation idéologique, le Front National se découvre une nouvelle légitimité rhétorique tout en prenant à la gauche, comme l’explique Frédéric Lordon, des thématiques que cette dernière n’ose plus mettre en avant de peur de se faire assimiler à l’extrême droite.

Jusqu’alors, la protection des travailleurs et la lutte contre le néolibéralisme, préoccupations majeures des catégories populaires qui ne profitent pas de la mondialisation, étaient identifiés comme des combats de gauche. En abandonnant les classes populaires au FN, le Parti Socialiste s’est mû dans une révolution passive[3] et tiède. Le discours du PS est devenu confus, mou et peu identifiable.

Le bilan risque d’être accablant pour la gauche si elle ne se ressaisit pas, tant dans sa propre organisation que dans les réponses qu’elle renvoie à la droite. C’est une bataille culturelle sur plusieurs fronts qui se présente aux héritiers de Jaurès et de Clemenceau. Avant de rassembler la gauche, comment éviter la césure d’un Parti Socialiste qui tout en dormant faute de leadership, n’est d’accord sur rien ?

 

« Le socialisme est mort » (Alain Touraine, 1980)

Le champ de bataille primaire est interne au Parti Socialiste. Les divisions sont de plus en plus affichées. La Convention Europe a notamment mis en avant un refus radical du néolibéralisme et du libre-échange (comme l’illustre par exemple le refus du traité transatlantique) alors que les tenants du parti surfent sur une vague qui semble asynchrone à celle du corps militant. Néanmoins la candidature d’Edouard Martin met en lumière les hésitations de la sociale démocratie qui va tester à dose homéopathique une autre approche. Le Parti Socialiste devra aller plus loin s’il veut redevenir un parti de masse et non pas seulement de un parti de supporters. Le PS a besoin de réviser sa structure afin de ne plus être un parti hors-sol où seuls les apparatchiks issus de l’UNEF et du MJS (voire de SOS racisme) sont mis en valeur et peuvent se frayer un chemin. Si les primaires constituent un premier pas dans la bonne direction, faudra-t-il sûrement aller encore plus loin en repensant le maillage territorial ainsi que la formation des militants ?

Dès lors, en retrouvant le sens du peuple au travers de nouvelles structures, peut-être que le parti saura récupérer un discours et des valeurs issus du socialisme révolutionnaire et non pas seulement emprunts de la Deuxième Gauche.

 

Œil pour œil…

 Il ne s’agit pourtant pas non plus d’être sur une ligne purement défensive où il conviendrait uniquement de se remettre en cause. Avec un discours rénové, la gauche française devrait aisément renvoyer dans ses buts une droite surfant sur l’idée du déclin de l’occident, une droite à la démarche néoconservatrice tant sur le plan économique que social et sociétal, une droite que Jean-Pierre Chevènement appelle avec justesse les néocons.

La bataille culturelle ne peut rester au stade des apparences, les électeurs ne sont pas dupes. Les pin’s et les simagrées régulières faites au théâtre du Rond-Point n’ont jamais apaisé les paniques morales[4]. Bien au contraire, cela éveille une impression de caste qui jubile dans son coin sur des thématiques secondaires, loin des urgences considérées comme telles par le peuple, lequel se réfugie au Front National en réponse à cette insécurité culturelle[5].

Est-ce dans le prolongement de l’action de Benoît Hamon (discret ministre délégué à l’économie sociale et solidaire) fidèle à ses valeurs où encore avec le culot d’Arnaud Montebourg, que la gauche trouvera en son corps et âme la capacité de rendre coup pour coup à la droite une réponse forte et convaincante ?

 

La gauche européenne piégée

Il n’y a pas qu’une seule gauche mais des gauches européennes, et tant qu’il y aura l’Union Européenne, nous composerons avec cette pluralité. Qu’on le veuille ou non, le combat culturel s’étend à une échelle supranationale avec le risque de se dépolitiser.

Pourtant, que penser de ces députés européens soi-disant de gauche qui votent en faveur du traité transatlantique ou qui se plient à la doxa monétaire de la Banque Centrale Européenne ? A qui veulent-ils faire croire qu’ils sont encore socialistes ? L’internationalisme ne suffit plus à justifier le sans-frontiérisme et encore moins une politique monétaire uniquement en faveur du capital.

La tendance politique au PS s’éloigne-t-elle d’une prise de conscience sociale à l’heure ou l’International Socialiste se meurt au profit d’une Alliance Progressiste, sorte d’agglomérat plaçant la balle au centre et voulant jouer le jeu de la mondialisation à tout prix ?

Dans ce contexte, à quoi sert-il pour le Parti Socialiste d’aller défendre sa singularité imaginaire aux européennes, si ses élus n’ont pour seule expectative que de soutenir bêtement les mêmes politiques commerciales et monétaires mises en place tant par la gauche que par la droite depuis plus de 30 ans ?

 

Chevènement à Matignon

Jean-Pierre Chevènement

Jean-Pierre Chevènement

Face au séisme qui menace, c’est un changement radical qui doit s’amorcer au niveau gouvernemental. François Hollande subit pour l’heure un effet pygmalion[6] terrible qui lui a même fait perdre la majeure partie de ses soutiens au sein du PS. Le début de mandat, où nombre de promesses essentielles ont été trahies, fut catastrophique (réforme fiscale, séparation des banques, négociations à propos du TSCG).

Ce n’est pas les réformes sociétales qui peuvent aller à rebours des paniques morales et de l’absence d’imaginaire collectif. La gauche va sûrement jouer en 2014 le jeu du tout ou rien.

Si le président François Hollande ne se sent pas l’âme à aller à contre-courant de tout ce qu’il a pu soutenir depuis toutes ces années, il devra déléguer cette responsabilité à un autre tout en évitant la cohabitation. C’est là que survient l’hypothèse Chevènement. Selon Jacques Sapir, cette solution s’imposera « entre les élections municipales (mars 2014) et l’été 2014»

L’échec politique que connaîtra la gauche en 2014 sera colossal mais Chevènement restera un bouclier contre le fatalisme.

L’Euro arrive à sa fin, l’UE confirme sa dictature, et la cohésion nationale se fissure chaque jour un peu plus. Peu nombreux sont ceux qui ont travaillé un imaginaire politique capable de répondre aux attentes des Français. D’aucuns diront que le vote Front National est un vote de colère mais je le considère comme un vote d’adhésion parce que les attentes actuelles se jouent autour de la mondialisation et sur la nécessité de s’en protéger intelligemment pour réinventer l’espace français. Ce terrain de réflexion a depuis longtemps été abandonné par le PS mais pas par le MRC.

Si certains trouvent le lion de Belfort trop vieux (74 ans), faut-il rappeler que Clemenceau en avait 76 quand il est arrivé à la tête du Conseil ?

[1] Césarisme : Gramsci explique que le « césarisme exprime une situation dans laquelle les forces en lute s’équilibrent de façon catastrophique, c’est-à-dire s’équilibrent de telle façon que la poursuite de la lutte ne peut aboutir qu’à leur destruction réciproque »

[2] Hégémonie : « Concept gramscien qui donne une description de l’idéologie dominante ou domination culturelle d’un groupe ou d’une classe, qui participe de sa domination politique. » (Gaël Brustier, La Guerre Culturelle aura bien lieu… p-18)

[3] Révolution passive : « désigne la façon dont le changement social s’opère par le haut » (Gaël Brustier, La Guerre Culturelle aura bien lieu… p-21)

[4] Paniques Morales : « Réactions disproportionnées de certains groupes face à des pratiques culturelles ou personnelles, souvent minoritaires, jugées déviantes ou dangereuses pour la société. » (Gaël Brustier, La Guerre Culturelle aura bien lieu… p-21)

[5] Insécurité Culturelle : concept développé par Laurent Bouvet désignant un ressenti préconscient, subjectif, inquiétant voire négatif d’un individu vis-à-vis d’une situation civilisationnelle.

  • L’insécurité culturelle peut être déclenchée chez un individu par une observation ou une expérience vécue de la mondialisation dont les aspects ne lui semblent pas profitables (concurrence entre les travailleurs, chômage de masse, etc) et sur lesquels il ressent n’avoir aucun contrôle.
  • L’insécurité culturelle peut également  surgir au travers de la comparaison de cet individu à un groupe d’appartenance qui n’est pas le sien et dont les mœurs sont différentes. L’individu en question redoute un envahissement de son espace institutionnel par le truchement de l’effacement de son mode de vie voire son identité.

[6] Effet Pygmalion : est une prophétie autoréalisatrice qui désigne l’influence sur l’évolution scolaire d’un élève en fonction des hypothèses sur les aptitudes de celui-ci.

2 plusieurs commentaires

  1. Les paniques morales sont tout à fait légitimes et pas toujours irrationnelles… quand on voit qu’au plus haut sommet de l’état des gens osent dire qu’un certain Redecker aurait dû fermer sa gueule plutôt que critiquer l’islam ; ou quand on voit un juge français annuler un mariage de façon totalement illégale pour complaire à un musulman, comment veut-on ensuite que le gens ne soient pas en état de panique face à des pratiques culturelles ou personnelles, souvent minoritaires -déviantes ou pas- ?

    Soit certaines autorités pensaient que Redecker avait exprimé des propos xénophobes et devaient réagir en conséquence ; soit Redecker n’avait fait que critiquer l’islam comme c’est son droit, et à ce moment là, les autorités auraient dû réagir en conséquence face aux menaces de mort dont le professeur a été victime – dans le cas contraire, « tout fout le camp » comme on dit. Et ça, ça passe pas.

    Et après faut pas s’étonner que les gens se défient de plus en plus des « politiques », et voient d’un mauvais oeil les pratiques minoritaires très turbulentes.

    Et ce qui aggrave encore tout cela, ce sont les bonnes âmes qui amalgament toutes le inquiétudes fondées et infondées, et qui assimilent toutes le réactions sans distinction à des peurs ou de la xénophobie.
    Ce qui pousse au final les gens dans les bras des extrêmistes qui n’en demandent pas tant. On se retrouve avec une « prophétie auto-réalisatrice » à force de ne pas savoir écouter, et à radicaliser en prétendant les « éduquer » ou savoir mieux qu’eux ce qu’ils pensent.

    J’ai remarqué notamment qu’à ce petit jeu, les militants anti-racistes sont les meilleurs alliés des racistes, par exemple. Et tout cela, bien sûr, avec les meilleures intentions du monde.

    • Merci pour ce commentaire développé. Je vais répondre ici et m’abstiendrai de le faire aussi sur Twitter.

      Pour ce qui est des paniques morales, parfois elles sont légitimes, parfois elles ne le sont pas. Parce qu’elles sont des « paniques », elles apportent très rarement les bonnes solutions, c’est pourquoi Gaël Brustier qualifie les réponses de « disproportionnées ».

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