L’archipel de l’austérité

Aujourd’hui, c’est un ami souhaitant rester anonyme que j’invite ici. Il n’a pas de blog mais il a beaucoup d’idées !

Responsabilité et pragmatisme, ces deux mots magiques ont envahi les discours politiques de droite comme de gauche au point de les rendre parfois non différenciable. Ce sont les deux maitres mots des explications embrouillées que donne les principaux responsables des partis dits de gouvernements lorsqu’il s’agit de qualifier leur politique européenne, qui consiste grossièrement à continuer ce qui ne marche pas depuis 30 ans. Car en bonne logique Shadock, « plus ça rate, plus ça a de chance de réussir ».

L’Europe est avant tout une croyance. Il n’est pas anodin de constater le nombre de chrétiens-démocrates plus ou moins défroqués dans les « pères fondateurs ». Il n’est pas moins anodin d’observer le nombre d’anciens gauchistes ralliés à cette belle idée qu’est l’Union Européenne : après tout, quand on a expliqué dans les années 70 que le goulag était le fruit d’une dérive stalinienne de l’URSS, on peut assez facilement expliquer que les diktats de l’UE en Grèce ne sont pas liés l’UE mais à sa politique, politique qui pourrait être différente. On nage là en plein délire mystique. Ceux qui nous jurent, la main sur le cœur qu’une autre Europe est possible ne sont-ils pas les mêmes à juger démagogique la gauche de la gauche quand elle proclame qu’un autre monde est possible ?

« Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences dont ils chérissent les causes » disait Bossuet. Nous pourrions nous joindre à cette grande marrade face aux cris d’orfraie poussés face aux résurgences du « populisme », épouvantail trouvé par les eurobéats pour détourner de toute contestation de l’impasse libérale dans laquelle ils nous ont engagés. Car contester l’Union Européenne, c’est sombrer dans le populisme, et nier les brillante avancée liée à sa construction. Pour pouvoir parler d’Europe, il faut être membre du club, c’est-à-dire être d’accord sur le fait qu’il n’y a pas d’autre horizon possible. Après quoi, on est autorisé à contester tel alinéa de telle directive, à souhaiter une plus grande intégration, ou à regretter l’absence de vision européenne des Etats …

Le problème, c’est qu’armé du Bon et du Bien, les promoteurs « de gauche » de l’Union Européenne ne peuvent pas voir quelques choses d’essentielles. La première est que leurs discours sont aussi peu audibles que connectés aux réalités concrètes. Il est facile pour certains membres des élites dirigeantes de notre pays de ressentir les bienfaits supposés de la mondialisation et de la construction européenne : ils voyagent dans le monde, signent des accords, discutent avec les grands de ce monde … Un bienfait pour eux : ils trouvent aussi bien une justification de leur discours, qu’une légitimation de leur position. Evidemment, lors des voyages à l’étranger, ils trouvent nombre d’exemple « qui marchent » et qu’il faudrait importer chez nous, oubliant qu’il n’y a pas eu que Potemkine pour fabriquer des visites idylliques … Etrangement (sic !), François Hollande en visite en Chine n’a ainsi pas été convié à visiter une des nombreuses villes touchées par des grèves et des émeutes. L’Allemagne se vante rarement de la baisse de l’espérance de vie des ouvriers, la Suède de ses émeutes urbaines … Et pendant ce temps-là, notre pays vogue tranquillement vers les 3,5 millions de chômeurs, un jour peut-être vers les 4 millions …

Le deuxième oubli est lié au jugement de valeur intrinsèque porté sur chaque « eurosceptique » (ou « populiste », « réactionnaire », « vilain », « méchant », « nationaliste », « nazi », « crypto-lepéniste » etc etc). Puisque l’Europe, c’est le Bien et l’Avenir, il n’y a pas de contestation possible. Mais la diabolisation de l’autre pose un problème : l’évidente supériorité du projet européiste n’est évidant que pour ses promoteurs. Evidemment, il ne s’agit pas de défendre les néo-nazis grecs, mais il devrait être à la portée de beaucoup de gens de comprendre que ceux qui ont imposé l’austérité en Grèce ne sont pas les mieux placés pour rendre l’Aube Dorée repoussante aux yeux de la population grecque. Et puisque la Raison commanderait d’être européen, avec un peu de rationalité, on peut comprendre que les condamnations idéologiques prononcées contre l’extrême droite ne suffisent pas face à une réalité subie qui condamne ceux qui les émettent.

Comme conséquence néfaste de ce qui précède, le refus obstiné de toute remise en cause des dogmes de l’Union Européennes et de « l’internationalisme ». On nous ressort des parallèles douteux avec les années 30 (qu’il serait peut-être intéressant de creuser, ne serait-ce que pour rappeler que nombre de nationalistes français ont été résistant, qu’une quantité non négligeable de pacifistes s’est vautrée dans la collaboration, ou que Déat,  Doriot et Bergery furent les premiers à prôner l’union anti-fasciste avant de devenir collaborationnistes …), et on stigmatise le danger supposé et les électeurs des partis « populistes » concernés, alors qu’il faudrait essayer de comprendre leurs motivations. Après tout, chacun comprend bien que les électeurs de Guy Mollet en 56 ne voulaient pas forcément la guerre d’Algérie, que ceux du PCF des années 60 et 70 ne voulaient pas des goulags à Cayenne, pourquoi est-il si compliqué de comprendre qu’en chaque électeur de Marine Le Pen ne sommeille pas un nostalgique du maréchal Pétain en puissance ?

Un seul point pourra faire consensus : les signaux économiques, sociaux, politiques sont au rouge.  L’Europe n’est pas morte, elle respire encore, nous disent ses partisans. Ça lui fait un point en commun avec Ariel Sharon. Elle peut continuer de voguer de sommets en sommets, de sauvetage de la zone euro en relance du projet européen encore quelques temps …C’est d’ailleurs bien cela le danger. Car faute d’avoir su prendre en compte les avertissements, le Non danois à Maastricht, les Non français et hollandais au TCE, les européistes se sont aventurés sur un chemin dangereux, et leurs dénonciations des menaces pour la démocratie peinent à dissimuler le fait que la principale menace contre les régimes démocratiques en Europe aujourd’hui est constituée par la Commission Européenne.

Nos nouveaux internationalistes oublient trop que la souveraineté populaire est indissociable de la souveraineté nationale, cadre dans lequel elle s’est construite. Ils oublient les combats de leurs ainés pour le droit des peuples à l’autodétermination, et au-delà, à maitriser leur destin. En cohérence, il serait bon de que les partisans de la construction européenne, souvent promoteurs de la décentralisation, nous expliquent pourquoi les décisions doivent être prises au plus près des citoyens, sauf quand ce cadre est le cadre national qui est pourtant reconnu comme le cadre le plus légitime et le plus démocratique, en tout cas en France. Avant de lancer de gentils appels à la solidarité européenne (on peut comprendre que les allemands qui ont soufferts des réformes Hartz ne soient pas très émus par les souffrances grecques, car après tout, il serait difficile de faire compatir nombre de  français aux malheurs de ce paradis fiscal qu’est l’Irlande …), ou à sa démocratisation, il serait bon que soit démocratisé la politique européenne en France : le parlement serait ainsi consulté avant et après chaque sommet européen sur un mandat de négociation, les abandons de souveraineté ne pourraient être approuvés que par référendum. Ce serait déjà le signe, puisqu’il parait qu’il faut rapprocher l’Europe des citoyens. Cependant, au vu de l’absence de possibilité d’un débat serein et sérieux, illustré aujourd’hui par la parodie de Convention Europe du parti aujourd’hui au pouvoir en France, cela semble un vœu pieux. L’histoire  nous dira si les dénonciations du risque « populiste » par ses créateurs européistes relèvent de la prédiction autoréalisatrice …

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