Le “projet” est-il aliénation ?

Rien ne va de soi. S’il y a bien une spécificité du métier de psychologue, qui alors met ses pas dans ceux du philosophe, c’est que rien ne va de soi. Faire des projets, quels qu’ils soient, ne va pas de soi. Qu’importe que ces projets soient professionnels, d’établissement, de soin ou de vie individualisée ; j’en passe. Je me suis d’autant plus posé cette question au cours de ma praxis en Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes (EHPAD). Bien qu’atteints de syndromes démentiels pour la plupart (Alzheimer, Corps de Lewi, vasculaire…), nombre ne sont pas dupes des ressources dont ils disposent voire du temps qu’il leur reste à vivre. Celui qui avait le plus râlé quand je lui avais parlé de Projet de Vie Individualisé (PVI) est malheureusement décédé deux semaines plus tard. Depuis, je parle de Dossier d’Accompagnement Personnalisé aux résidents de la maison de retraite mais je maintiens le terme de PVI dans mes écris pour que l’Agence Régionale de Santé (ARS) retrouve son vocable.

Nous pourrions un temps nous arrêter plus globalement sur la notion de « projet ». Je m’interroge quant à l’emploi fréquent de ce signifiant dans le verbiage managérial contemporain dominant. Serait-ce un symptôme de société ?

A quoi ces “projets” répondent-il ? Font-il écho à une contrainte médiologique [1]  où l’intégration de la logique du Capital, de ses mots – et donc sa pensée –, pose l’exercice de l’établissement d’un “projet” comme une évidence ?

Quiconque est passé par un Master II, Pôle Emploi, l’APEC ou un Centre d’Information et d’Orientation (CIO) a par exemple eu à faire un « projet professionnel ». Ce “projet” n’est-il pas aliénant alors que de surcroît la précarité, les CDD, l’intérim, le chantage à l’emploi, la “flexi-mobilité-sécure-insécure”, n’est là que pour dévoyer ces projets et renvoyer le doux rêveur à sa place de prolétaire ? Avant tout, on s’adapte, on gagne notre croûte, on tente de négocier notre vie de famille, la mobilité contrainte de son ou sa partenaire.

Aussi, le “projet” n’est-il pas par essence morbide car visant un but idéal, presque uniforme, performé, normé et évaluable pour n’être qu’un immobilisme en mouvement ? « Vive l’innovation » nous invective-t-on tout en nous demandant le contraire ! Gare aux malheureux qui dévient de la route menant au fameux “projet”, surtout en entreprise ! Avec les “projets » sont nés les burnouts. Les “projets”, ont envahi la vie jusqu’à en crever avec les “projets de fin de vie”. Les “projets” sont comme de nombreux concepts orwelliens, à voir sous la lumière de la novlangue : il ne s’agit en réalité pas des nôtres mais de ceux que la classe dirigeante juge acceptables pour nous. Hétérodoxes et chercheurs à la marge sont priés de s’abstenir ou de chuchoter tout bas !

A la rigueur, peut-être pourrions parler de “perspectives”, sans être dupes pour autant, sans être naïfs et concevoir qu’on fera certainement tout autre chose.

Revenons un instant sur le concept de “projet professionnel”. Ce concept emprunt des méthodes managériales contemporaines ne vise-t-il pas à faire intégrer au travailleur la “servitude volontaire”, qui, à travers son “projet professionnel”, doit avant tout exprimer son désir, au sens le plus antipsychanalytique qui soi, d’avancer dans les clous de la post-modernité où le normatif prend le pas sur l’initiative, la rentabilité sur l’efficience et le marché sur la culture ?

«L’aliénation s’appelle “projet”» [2]. Et si nous laissions les projets aux peureux qui redoutent l’avenir, aux obsessionnels qui jouissent d’être dans le contrôle, aux chefaillons formés au management positif ? Cessons de crouler sous les projets. Et si plutôt nous nous mouvions par des perspectives mais surtout, c’est important, par le souhait d’appliquer une éthique (guidée par la singularité du sujet) dans la façon dont on se positionne, dont on vit, dont on exerce son travail ?

D’aucuns disent que le psychologue clinicien est un historien du sujet. Sans doute convient-il de garder présent à l’esprit qu’il s’agit bien d’un sujet en advenir ce qui est notablement différent d’un “projet” à proprement parler.

 


 

[1] La médiologie est une théorie des médiations techniques et institutionnelles de la culture. Médiologie est un néologisme apparu en 1979 dans l’ouvrage de Régis Debray, « Le pouvoir intellectuel en France ».

[2] Franck Lepage, « Inculture », « L’Education Populaire, monsieur, ils n’en ont pas voulu ! » : « Un philosophe aujourd’hui oublié, Herbert Marcuse, nous mettait en garde : nous ne pourrions bientôt plus critiquer efficacement le capitalisme, parce que nous n’aurions bientôt plus de mots pour le désigner négativement. 30 ans plus tard, le capitalisme s’appelle “développement”, la domination s’appelle “partenariat”, l’exploitation s’appelle “gestion des ressources humaines” et l’aliénation s’appelle “projet ».

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