Psychanalyse ou philosophie ? Michel Onfray face aux contre-sciences

Buste de Platon

Dès la préface de son livre, « Le Crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne », Michel Onfray met en exergue qu’il a intégré une idée qu’il n’a, semble-t-il, pas remis en cause depuis le lycée. « Première leçon de la classe de philosophie : Freud est un philosophe, comme Platon, Descartes ou Rousseau »[1]. Dans son Université Populaire, Michel Onfray propose de « lire Freud comme un philosophe vitaliste développant sa théorie dans le lignage de Schopenhauer et de Nietzche, penseurs l’ayant tellement marqué qu’il déniait tout influence avec une véhémence suspecte »[2].

 

Freud est-il un philosophe ? La psychanalyse est-elle une philosophie ? Pourquoi Michel Onfray, qui pourtant dispose de cette culture, se conforte-t-il dans un confusionnisme des Sciences Humaines et Sociales ?

 

Sigmund Freud

Michel Onfray, considère que si on n’est pas un homme de science mais qu’on tente de proposer un modèle de compréhension du monde, on est forcément un philosophe. « Freud n’est pas un homme de science, il n’a rien produit qui relève de l’universel, sa doctrine est une création existentielle fabriquée sur mesure pour vivre ses fantasmes, ses obsessions, son monde intérieur tourmenté et ravagé par l’inceste. Freud est un philosophe, ce qui n’est pas rien… »[3].

Il est pourtant aisé de démontrer que la psychanalyse est une entité qui diffère de la philosophie en de nombreux points même si elle s’en nourrit. Freud ne l’a d’ailleurs jamais nié. « Mon but initial, la philosophie. Car c’est cela que je voulais à l’origine »[4]. Michel Onfray qui pose la question « que signifie, chez [Freud], cette ardente passion à refuser la philosophie et les philosophes dont il est »[5], ferait-il fausse route ?

Les relations entre philosophie et psychanalyse sont intimes et donc conflictuelles. Il semble que très peu de philosophies acceptent la notion d’inconscient (même s’ils furent les premier à la faire émerger), du fait du schéma même de toute philosophie rationnelle.

La philosophie rationnelle correspond à ce que l’être (le Sujet) est défini comme conscient mais également que l’objet – dont la philosophie se préoccupe et qu’on appelle la vérité –, soit défini comme connaissable (recherche de la vérité). La méthode qui va du sujet à l’objet est une méthode dont les philosophes disent qu’elle est rigoureuse et objective.

Cette opposition entre philosophie et inconscient se déploie comme une exigence rationnelle et donc, par conséquent, s’oppose aux prétendues obscurités de l’inconscient. De surcroît, la psychanalyse ne va pas chercher la vérité objective, vérifiable et reproductible, mais la vérité subjective du patient, c’est-à-dire singulière.

Freud aurait-il commis un crime de lèse-majesté en faisant mine, selon Onfray, de n’avoir d’égard pour la philosophie ? Le penseur autrichien avait-il à ce point mis de côté la philosophie dans ses écris publics ? Pire, Freud aurait-il plagié Nietzche, de toute évidence chouchou d’Onfray ?

Friedrich Wilhelm Nietzsche

« Nous pressentons toute la justesse des paroles de Nietzsche, disant que “dans le rêve se perpétue une époque primitive de l’humanité, que nous ne pourrions guère plus atteindre par une voie directe” »[6] a pu écrire Freud dans l’interprétation des rêves. Dans Essais de psychanalyse[7], Freud remet en cause certaines réflexions de Kant. En 1914, dans Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique[8], Freud prétend qu’il a lu Schopenhauer. Les exemples où le père de la psychanalyse assume l’héritage de la philosophie sont légions !

 

Michel Onfray porterait-il une double fausse accusation à l’encontre de Freud à savoir une négation de l’héritage philosophique, d’une part, mais aussi un statut de philosophe non assumé ? Le malentendu vient peut-être du fait que Michel Onfray n’a pas la même définition de la philosophie ou de la production philosophique que celle qui m’a été enseignée. Pour Michel Onfray, « toute philosophie est la confession autobiographique de son auteur, la production d’un corps et non l’épiphanie d’une idée venue d’une monde intelligible »[9]. Si toute philosophie est la confession autobiographique de son auteur et que l’œuvre psychanalytique renvoie au vécu de Freud, dont acte, selon Onfray Freud est un philosophe. Notons cependant que ça finit par faire beaucoup de « si » conditionnels devant rentrer en jeu.

 

Nul ne saurait nier à la fois ce qu’on peut appeler les distances et les redevances entre philosophie et psychanalyse. Néanmoins, cette relation proximité/distance, est une relation qui se recouvre davantage quand on s’arrête sur l’objet même de la psychanalyse, c’est-à-dire l’inconscient.

L’inconscient est-il un objet philosophique ou à la limite même de la philosophie ? Comment s’est opérée l’irruption de l’inconscient, l’invention de l’inconscient ?

L’inconscient est un terme emprunté à l’archéologique : on désenfouit quelque chose pour le mettre à jour.

 

Nietzsche et Marx avant Freud ont désenfouit, ils ont été épistémologiquement dans cette démarche.

Karl Heinrich Marx

Chez Marx, la « descente dans les enfers socio-économique » est une descente dans ce que Marx appelle « infrastructure » c’est-à-dire qu’il y a des structures cachées, qu’il faut désenfouir. On passe de la superstructure à l’infrastructure : on met en évidence ce que personne ne regardait jusque-là. C’est d’ailleurs tout l’enjeu de l’éducation populaire et du travail qu’elle opère sur les signifiant dont on nous défausse[10].

Chez Nietzsche, déjà, le « sujet confond l’effet et la cause, il croit qu’il est l’instigateur d’une action, alors qu’il n’en est que le dépositaire, il n’est que le produit d’un fond pulsionnel inconscient »[11].

 

 

La leçon de distance/proximité permet de penser qu’il est séduisant de durcir les oppositions entre Freud et une grande partie de la tradition philosophique, de faire jouer aux apports freudiens un rôle destructeurs des grands philosophes. Michael Onfray ne serait pas exempt ce fourvoiement un peu facile.

N’est-il pas plus intéressant de s’arrêter sur ce que l’on peut appeler « l’extériorité ambiguë de Freud par rapport au champ philosophique » ?

Comme a pu le rappeler Jacques Lacan, Merleau-Ponty conseillait de lire Freud comme un classique, c’est-à-dire sans récuser son langage, mais en reconnaissant que les mots de la psychanalyse et notamment le mot inconscient, ne sont pas des clés. Merleau-Ponty parle d’index de difficultés non résolues. Alors, lire Freud serait une incitation à lire ou à relire les grands philosophes.

 

In fine, celui qui différencie peut-être le plus clairement la philosophie de la psychanalyse, n’est-ce pas Claude levis-Strauss ? Curieusement, à aucun moment Michel Onfray ne parle de cet auteur d’ailleurs ! Peut-être que ce détour n’alimenterait pas la dialectique du philosophe normand.

Lévi-Strauss disait de l’ethnologie et de la psychanalyse qu’elles dissolvent l’homme. Non qu’il s’agisse de le retrouver mieux, plus pur et comme libéré ; mais parce qu’elles remontent vers ce qui en fomente la positivité. Psychanalyse et ethnologie ont beau avoir cette « portée » quasi universelle, elles n’approchent pas pour autant d’un concept général de l’homme comme l’entend la philosophie.  Par rapport aux « sciences humaines », la psychanalyse et l’ethnologie sont plutôt des « contre-sciences » ; ce qui ne veux pas dire qu’elles sont moins « rationnelles » ou « objectives » que les autres, mais qu’elles les prennent à contre-courant, les ramènent à leur socle épistémologique, et qu’elles ne cessent de « défaire » cet homme qui dans les sciences humaines fait et parfait sa positivité…veine tentative !

 

Coiffant l’ethnologie et la psychanalyse tout en étant étroitement intriqué, une troisième « contre-science », la linguistique, viendrait parcourir, animer, inquiéter, tout le champ constitué des sciences humaines… Mais, la linguistique ne parle pas plus de l’homme lui-même que la psychanalyse[12] ou l’ethnologie[13]

 

 

[1] Michel Onfray, « Le Crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne », Livre de poche, p. 23

[2] Ibid, p. 32

[3] Ibid,  p. 53

[4] Sigmund Freud, « Lettres à Wilhelm Fliess, 1887-1904», 1er janvier 1896

[5] Michel Onfray, « Le Crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne », Livre de poche, p. 54

[6] Sigmund Freud, « Interprétation des rêves », Chapitre VII. « Psychologie des processus du rêve », 1899

[7] Sigmund Freud, « Essais de psychanalyse », 1927

[8] Sigmund Freud, « Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique », 1914

[9] Michel Onfray, « Le Crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne », Livre de poche, p. 55

[10] Franck Lepage, Inculture, « L’Education Populaire, monsieur, ils n’en ont pas voulu ! » : « Un philosophe aujourd’hui oublié, Herbert Marcuse, nous mettait en garde : nous ne pourrions bientôt plus critiquer efficacement le capitalisme, parce que nous n’aurions bientôt plus de mots pour le désigner négativement. 30 ans plus tard, le capitalisme s’appelle “développement”, la domination s’appelle “partenariat”, l’exploitation s’appelle “gestion des ressources humaines” et l’aliénation s’appelle “projet” ».

[11] François Requet, « Freud et Nietzsche », http://philosophique.revues.org/125 , 2007

[12] La psychanalyse parle du Sujet de l’inconscient

[13] En dehors de la psychanalyse et dans le seul champ de la psychologie, il me semble que seul Jean Piaget a tenté de parler de l’homme avec le « sujet épistémologique ». Néanmoins, son approche reste très positiviste.

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*